Partager l'article ! Les communautés de la rive Est du Lac Titicaca: Arrivés à Puno, nous avons donc rencontré Nestor, Walter et Wilson Chambi et ...
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
Arrivés à Puno, nous avons donc rencontré Nestor, Walter et Wilson Chambi et Valeriano de l'ONG Chuyma Aru, qui ont accépté de nous faire rencontrer les communautés de la rive nord du lac Titicaca avec lesquelles elle travaille.
Présentation de Chuyma Aru et de ses axes de travail :
L’Organisation Non Gouvernementale Chuyma Aru a 20 ans d’existence. Actuellement, elle travaille surtout avec des communautés de la rive Nord du lac Titicaca, en zone Aymara, comme la plupart de la région de Puno autour du lac. Leur nombre d’année de présence dans les communautés varie entre 5 et 15 ans. Lorsque l’ONG travaille depuis longtemps avec une communauté (15 ans à Tilali par exemple) leur présence n’est alors plus que sporadique. C’est-à-dire que les membres de Chuyma Aru se rendent sur place de temps en temps pour vérifier que tout fonctionne bien, que ce qu’ils ont implanté se maintien de façon autonome. Présent depuis 8 ans sur le district de Conima, Chuyma Aru travaille avec 30% des 3500-4000 personnes que compte ce district, dans les communautés de Conima (350 familles), Sucuni (300 familles) et Japise (300 familles). Les personnes collaborant avec Chuyma Aru travaillent en groupes d’Ayni larges, mais parmi les 70% restants certains travaillent également en groupe d’Ayni mais plus réduits voir uniquement familiaux.
Le travail de Chuyma Aru s’organise autour de 4 principaux axes de travail :
1. Récupération/revigorisation du savoir traditionnel relatif à la “crianza de la chacra”. Les mots “crianza” et “chacra” tels qu’ils sont perçus par les communautés ne sont pas évidents à traduire. Pour simplifier une “chacra” correspondrait à un champ (terrain+culture) particulier, mais “la chacra” peut aussi correspondre à l’ensemble des champs : aller à la “chacra” pourrait être traduit pas “aller aux champs”. La “crianza de la chacra” correspondrait alors à l’agriculture, mais pour les communautés cela ne se résume pas à un travail d’ordre agronomique, technique et ouvrier, mais plutôt à “prendre soin”, à “l’aimer” et à lui “témoigner de l’affection”. Le même travail est réalisé sur le savoir relatif à l’elevage.
La méthode est d’organiser des réunions ouvertes à tous les membres de la communauté pour encourager l’échange et la réflexion sur les savoirs traditionnels abandonnés ou rarement utilisés, ainsi se récupèrent les savoirs, qui peuvent ensuite être retransmis. Par la suite Chuyma Aru accompagne les groupes d’Ayni qui sont intéressés pour travailler sur ces thèmes, il les accompagne dans le processus de réflexion et de récupération des pratiques traditionnelles, il les accompagne au travail au champ, lors des rituels, lors de la récolte il compte avec les paysans combien de variétés de patates ont été récupérées ou perdus cette année. Ces savoirs traditionnels que Chuyma Aru cherche à récupérer se sont malheureusement perdus pour différentes raisons :
Les écoles apportent la scolarisation mais entraine une perte de transmission du savoir traditionnel, voir une dévalorisation de ce savoir par les professeurs, bien souvent citadins et ne connaissant ainsi rien de la culture et des traditions communautaires. Aujourd’hui Chuyma Aru et d’autres associations du même réseau (« red de Núcleos de vigorization del sabimiento andino ») essaient de faire entrer le respect et l’enseignement de ce savoir dans les écoles. Démarche plus ou moins bien acceptée par les professeurs.
A cause des actions d’organismes gouvernementaux mais aussi d’ONG, qui au nom du “développement” et de la lutte contre la “pauvreté” ont dévalorisé l’agriculture traditionnelle andine et ont répandus l’agriculture moderne, inadaptée au milieu andin. Aujourd’hui, ces mêmes organismes reconnaissent que le travail de Chuyma Aru a davantage de sens, et reprennent certaines de leurs idées (mais le plus souvent, en gardant en tête l’idée que l’intégration au marché est incontournable).
La réforme agraire des années 70 imposée par le gouvernement militaire. L’agriculture, qui était alors « organisée » en grand domaines ou « Haciendas » sous le contrôle de grands propriétaires (terrain et paysans compris), a été réorganisée de différentes façon. Les terres ont été redistribuées (ou revendues) entre les paysans qui travaillaient la terre, et/ou réorganisées en coopératives et en entreprises, avec la volonté de techniser l’agriculture, de la transformer en une agriculture productiviste avec les pratiques issues de la révolution verte, avec utilisation d’intrants chimiques, de variété améliorées (hybrides), de tracteurs, … Ces transformations ont engendrées une perte du savoir et de la diversité des variétés de culture et des races d’animaux. Par exemple le mot d’ordre était de cultiver des grosses patates monochromes et d’élever des alpagas uniformément blancs. La réforme a mal fonctionné, notamment parce que beaucoup de paysans n’étaient pas habitués et n’appréciaient pas ce type d’agriculture.
Le développement des axes de communication à également amené son lot de confort et de loisirs diminuant le temps consacré à l’observation de la nature, à l’interprétation de ses signes et aux rituels de « crianza ». La production s’est aussi destinée à la vente plus qu’à l’alimentation.
2. Le travail en groupe d’Ayni est un exemple de pratique que Chuyma Aru encourage. Elle encourage à former et élargir les groupes de travail qui, pour la plupart, lorsqu’ils existaient encore, étaient très réduits. Les Aynis, ou au moins quelques-uns essaient certaines propositions de l’ONG, qui se répandent ensuite dans la communauté quand elles fonctionnent bien. La réutilisations des “Qochas” (bassins de récupération d'eau) pour l’irrigation est un exemple parmi d'autres. L’ONG travaille avec 3 Aynis à Conima, 4 à Japisse, 5 à Sucuni, et 2 à Chipoconi (district de Moho).
Toutes les activités ne se font pas en groupe d’Ayni au complet, celles qui demandent moins de travail se font en groupe réduit, ou simplement en famille, comme par exemple certains semis. On travaille en Ayni pour avancer plus vite dans les travaux difficiles, comme le labour et le cassage des mottes, ou pour les travaux qui ne pourraient tout simplement pas se faire en groupe réduit ou en famille : la construction d’andenes, d’enclos murés, de maisons. Un jour le groupe d’Ayni travaille pour la communauté (entretien d’un chemin par exemple), l’autre jour pour aider un des membres, un autre jour un autre membre, etc... Le paiement en monnaie est peu répandu, tout se fait par troque, par aide réciproque, ou par des produits de récolte en échange du travail fourni. Par exemple, lorsqu’une famille se fait aider par un voisin pour récolter un champ, elle le paye avec une partie de la récolte. Cela contribue aussi à faire circuler les variétés. Un autre exemple de pratique que Chuyma Aru encourage est la production et l’utilisation de compost de déchets vert, même si cela ne rentre pas dans les pratiques traditionnelles.
3. Récupération de variétés/semences, l’ONG aide à la recherche de semences dans la même communauté et aide financièrement en en achetant à d’autres communautés. De même, ils essayent de récupérer les différentes couleurs de la laine d’alpaga par la diffusion de secrets d’élevage ancestraux.
4. Organisation de formations aux savoirs-faire traditionnels artisanaux, avec l’aide de personnes s’y connaissant, rencontrés dans la même communauté ou dans d’autres. Chuyma Aru a organisé ainsi différents ateliers :
tissage
fabrication de chapeaux de feutre
utilisation des herbes médicinales et fabrication de pommades.
Une grande partie des membres de l’ONG ont une formation d’ingénieur agronome, mais tous se sont « décolonisés », c’est-à-dire qu’ils ont oublié ce qu’ils avaient pu apprendre. Ils oublient ainsi les théories qu’on leur a enseigné au profit des pratiques ancestrales avant qu’elles ne se perdent. Ce changement de raisonnement est parti d’un constat : aucun modèle ne peut s’appliquer à l’agriculture andine : le climat, l’altitude et les sols sont trop variables. Avant de s’occuper de l’ONG Chuyma Aru Nestor Chambi a éprouvé la révolution verte. En effet, son objectif était alors de semer des pommes de terre Amarga sur les zones de culture entourant le lac Titicaca. Ses pommes de terre avaient un marché disponible et s’adaptaient normalement bien à cette zone. Ainsi commença la culture de la patates Amarga, organique, avec ou sans pesticides, avec ou sans fertilisants chimiques. Il y avait tout type d'agriculture. Seulement, chaque année, la quantité de semences produites diminuait, et ils devaient donc redonner toujours plus de semences aux agriculteurs. Si bien qu’ils commencèrent à se poser des questions :
Que reste-t-il à la communauté ?
Quel est le coût de l’usage de produits chimiques, des tracteurs, ... ?
Quel est le coût d’une agriculture organique ?
Qu’en est-il de la sécurité alimentaire ?
Suite à ce constat et à ces remises en question, ils décidèrent de cultiver de nouveau toutes les variétés de semences dans les communautés, de retrouver cette biodiversité perdue, et de laisser les communautés cultiver leurs terres comme elles l’avaient toujours fait, sans se soucier du marché. Ainsi, les quantités produites augmentèrent. En effet, face à la multiplication des variantes climatiques (fortes amplitudes des variations thermiques, humidité, ...), du sol et des altitudes, il convient de multiplier la diversité et la variation des réponses. En bref, avoir plus de diversité et de variétés de cultures permet d’augmenter les chances d’avoir certaines d’entre elles résister au large spectre des microclimats andins et d'assurer ainsi leur souveraineté/sécurité alimentaire.
Présentation des communautés, de leur organisation et de leur mode de vie :
Chuyma Aru nous a programmé une semaine de visite des communautés de la rive Est du lac Titicaca. Ces communautés bordent les rives du lac, qui culmine à 3920m d'altitude. Le climat, bien que sec, est adoucit par la proximité du lac. La saison des pluies s'étend de novembre à mars et la saison sèche, de juin à septembre. Durant la saison sèche, la population doit affronté des variations de températures pouvant atteindre jusqu'à 50°C entre le jour (20°C) et la nuit (-30°C). Au programme, nous passerons du temps dans 3 hameaux (ou « parcialidad ») des 14 réparties sur les 3 Ayllus (ancienne division administrative traditionnelle) du district de Conima, province de Moho, région de Puno et dans une communauté du district de Moho. Nous passerons donc 3 jours à Conima, 1 jour à Sucuni, 1 jour à Japise et 2 jours à Chipoconi. Comme toute la zone entourant le lac Titicaca, ces communautés sont Aymaras. Les Aymaras ont toujours été un peuple très mobile. Ils ont toujours eu l’habitude de monter plus ou moins en altitude selon les variations du climat et d’avoir des terres dans la jungle d'altitude pour la culture de fruits et de coca. Aujourd’hui encore, certaines familles possèdent des terres à la limite de la jungle amazonienne. Le seul changement est que désormais, elles se rendent dans la « selva » péruvienne, suite à la syndicalisation de leurs terres boliviennes dans les années 1950.
Pour chaque district il y a des autorités politiques, mais aussi des autorités traditionnelles, on retrouve également des autorités traditionnelles pour chaque « parcialidad », dont l’autorité de l’eau, et les autorités de la « chacra ».L’autorité de la communauté est toujours représentée par un couple homme femme. En effet, dans la culture Aymara tout est pair, toute chose est soit mâle, soit femelle et possède donc sont complémentaire. De cette manière, un jeune homme ou une jeune femme célibataire sont considérés comme incomplets jusqu’à ce qu’ils forment leur paire. Situation qu’on peut imaginer difficile à vivre pour les célibataires, et carrément inadapté aux homosexuel(le)s. D’après la loi des communautés paysannes, les autorités doivent être majeures (18 ans ici aussi) et savoir lire et écrire. Les enfants et les personnes âgés sont désormais exclus de ces postes. Avec l’arrivée des écoles et des uniformes, l’autorité enfant s’est perdue. Pourtant, dans certains cas exceptionnels, il arrive encore qu’un enfant soit choisi pour autorité. Chaque année, une nouvelle autorité est élue. Elle est alors accompagnée durant ses 6 premiers mois par l’ancienne autorité. Mais il y a également des autorités de circonstances, en cas de crises (manque d’eau, de nourriture, ...). C’est ainsi que certains éléments naturels peuvent devenir autorité, telle que l’eau, la lune, ... Par exemple, à partir du 31 décembre, si un mont, ou « cerro », ou « Apu » entourant le village se retrouve encerclé de nuages, on dit qu’il revêt un poncho noir. Il est alors appelé « Marani » qui est normalement le nom donné aux autorités et sera le « cerro » autorité pour cette année. C’est sur ce mont qu’il faudra se rendre faire certains rituels. Les autres « Apus » sont les « Chachila ».
Avant que l'Eucalyptus ne soit importé et qu'il ne se propage dans la région, les arbres natifs, alors majoritaires étaient le Collis, Cantuta, Lampaya. Les plantes présentent dans et autour du village sont encore utilisées pour leur vertus médicinales. Traditionnellement elles sont récoltées et stockées lors de la semaine sainte, et, la plupart du temps administrées en infusions, elles permettent de lutter contre de nombreux maux : fièvre, rhume, mal d’estomac, diarrhées, reins, rhumatismes, bile, asthme, plaie ou inflammation ... Chuyma Aru travaille pour répandre de nouveau leur usage et forme les gens à la fabrication de pommade à l’aide de graisse animal et de certaines de ces plantes, bouillies.
La vie à la campagne ici est bien plus saine et plus tranquille que celle à la ville. En ville pour vivre il faut travailler énormément, pour gagner un salaire qui au final ne permet pas d’acheter beaucoup de chose, le risque d’avoir faim est souvent présent. À la campagne, on produit sa nourriture en bonne quantité et variété, on ne manque de rien, non pas sans travail toutefois. Dans les 4 communautés visitées, les cultures principalement rencontrées sont les patates, les ocas, les fèves, l’orge, la quinoa et le maïs. En moyenne, à Conima, une famille de 8 personnes cultive 1,5ha, possède 2 à 3 vaches, 4 lamas, 10-15 moutons, 2-3 cochons, 5 poules et de 20 à 30 cochons d’inde. Ces terres et ces bêtes constituent la plus grande source de leur alimentation et demandent donc beaucoup de temps. Les produits récoltés ne sont pas destinés à la vente. Seul les excès sont vendus, après que les familles aient fait leurs stocks pour :
la consommation de produits frais
la conservation pour les années à venir de produits transformés, bien souvent déshydratés : les chuños negro et blanco et l’añapusa
la conservation de semence pour le prochain semis
Néanmoins, certains habitants possèdent des terres dans la « selva » (forêt) qu’ils exploitent entre 3 et 6 mois dans l’année (mai-juillet, septembre-novembre). Ce sont les hommes qui s’y rendent. Soit les terres leur appartiennent et ils s’arrangent entre frères pour les gérer, soit ils vont travailler pour d’autres et gagnent ainsi un peu d’argent. Les cultures cultivées dans la forêt sont la coca, le café, le cacao, le manioc et les fruits. Autrement dit, davantage de produits destinés à la vente. Chaque famille n’a le droit de ne posséder que 2 ha de terre dans la « selva », ce qui limite la déforestation. Les terres possédées se situent dans la forêt d’altitude, il ne s’agit pas de la forêt amazonienne, dense. Les Aymaras cultivent ces terres à leur façon, et non à la manière traditionnelle comme le pratique les peuples amazoniens. Leurs cultures sont néanmoins cultivées biologiquement (pour le café tout du moins) et ils ramènent quelques semences dans leur village en altitude pour les « baptiser », au cours des mêmes rituels que pour leurs autres semences. Lorsque les hommes partent travailler dans la « selva », ce sont alors les femmes et les enfants qui s’occupent des cultures (semis, récolte).
Pour d'autres (communauté de Chipoconi), leur source de revenu provient du semis d’ail et d'oignons pour de plus gros agriculteurs, dans la région d’Arequipa. Ce sont alors de grosses fermes pratiquant une agriculture conventionnelle utilisant des intrants chimiques et des tracteurs qui les emploient. De la sorte, ils peuvent gagner jusqu'à 30 soles (8 euros) par jour et ils y travaillent 2 mois par an, en moyenne. Cet argent, devenu indispensable permet le financement de l’éducation des enfants, l’achat de vêtement ou d’équipements pour la maison. Les paysans entendus affirment qu'il leur est impossible de travailler en ville, par manque de connaissances et de qualification. Ici, les gens travaillent environ 8h par jour, quasiment tous les jours et travaillent jusqu’à ce qu’ils puissent. Ils ne connaissent pas la retraite, bien que l'âge de la retraite soit normalement de 65 ans dans le pays.
Organisation de leur agriculture et exemples de pratiques agricoles :
Organisation spatiale :
L’agriculture est gérée grâce au système des “suyos” : le district de Conima est divisé en 4 « suyos ». Les communautés s’organisent pour que chaque « suyos » soit dédié à une culture, qui change chaque année. La rotation se fait ainsi à grande échelle. Ainsi les maladies et ravageurs ne retrouvent les mêmes cultures l’année suivante ni sur la même parcelle ni sur les parcelles adjacentes. Certains « suyos » étant situés assez loin des villages dans des parties plus haute, certains jeunes agriculteurs, par facilité, ne respectent pas cette organisation. Les paysans possèdent des « chacras » dispersées dans les différents « suyos ». Cette dispersion va dans le sens de la sécurité alimentaire : si toutes les parcelles d’un paysan étaient regroupées dans la même zone, si le gel ou la sécheresse touche cette zone, il perd tout. Comme elles sont dispersées, il y a peu de probabilité pour qu’il perde tout. Le maïs et la quinoa connaissent une rotation différente de la rotation générale des « suyos ». En effet, elles se cultivent plus proches des habitations car elles demandent plus d’attention et de vigilance, notamment contre les oiseaux qui mangent les graines.
Il existe donc plusieurs exemples de rotations possibles pour une parcelle :
|
ANNEE |
CULTURES (exemple 1) |
CULTURES (exemple 2) |
CULTURES (exemple 3) |
CULTURES (exemple 4) |
CULTURES (exemple 5) |
|
1 |
Patates |
Patates |
Patates |
Patates |
Patates |
|
2 |
Oca/Olluco/Izaño |
Oca … |
Oca … |
Oca … |
Oca … |
|
3 |
Orge |
Fèves |
Maïs |
Fèves |
Jachère |
|
4 |
Fèves |
Jachère |
Jachère |
Jachère |
|
|
5 |
Jachère |
|
|
|
|
Tableau 1: Différents exemples de rotations
Mais les rotations sont, en réalité, plus compliquées et plus variables que cela, notamment du fait des nombreuses associations de culture pratiquées :
|
01 : Patates 02 : Oca/Olluco/Izaño 03 : Orge 04 : Fèves 05 : Maïs 06 : Quinoa |
07 : Patates/Quinoa 08 : Patates/Maïs 09 : Oca/Olluco/Izaño/Quinoa 10 : Oca/Quinoa 11 : Oca/Maïs |
12 : Oca/Olluco/Izaño/Maïs 13 : Maïs/Fèves 14 : Fèves/Pois 15 : Quinoa/Maïs |
Tableau 2: Cultures et associations de cultures
Dans les terres entourant les villages des communautés, on observe la présence de nombreuses terrasses en jachères ou abandonnées. Cela s’explique soit par des rotations longues (jachères de 6-7 ans), soit par le manque de volonté des jeunes d'aller cultiver sur les hauteurs éloignées des habitations.
Le niveau du lac Titicaca fluctue avec la saison des pluies, ce qui a pour conséquence de recouvrir occasionnellement les champs proche de l’eau et ce qui oblige donc à les récolter avant la montée des eaux. Cependant, les infrastructures réalisées sur le lac ont diminué l’amplitude des variations du niveau du lac causant une érosion génétique des variétés précoces, une pollution du milieu et un problème de propriété des terres, à cause des terres désormais toujours immergées. Les champs des berges du lac n'en demeurent pas moins très fertiles et lors du partage héréditaire des terres, chaque enfant désire hériter d’une partie de la parcelle en bord de lac. C’est donc à cet endroit que le phénomène des « minifundios » est particulièrement visible. Les “minifundios” provoquent également la migration de certaines familles ne possédant alors plus assez de terrain vers d’autre campagnes pour y acheter des terres.
Organisation temporelle :
La vie de ces communautés aymara, déjà rythmée par les aller-retours entre travaux extérieurs à la communauté (dans la forêt ou pour d'autres agriculteurs) dépend également très fortement du calendrier agricole existant pour chaque culture. Les patates, par exemple, obéissent au calendrier suivant :
Après le Carnaval, entre fin février et début avril : labour pour les parcelles qui étaient en jachère l’année précédente.
On laisse reposer le terrain.
Août : on rassemble et on brûle les mauvaises herbes sur la parcelle (« Rapucha »).
De août à septembre (voir décembre pour les dernières parcelles semées) : cassage des mottes (« Golpeado »).
Un ou deux jours après le « Golpeado » on forme les « surcos », puis on sème.
En décembre, quand les premières pluies commencent : « Maikipu » ou 1er « aporque » = apport de terre sur un côté des « surcos » seulement (pour ne pas trop stresser les plantes). Il ne faut pas travailler la terre lorsqu’elle est encore sèche, cela sèche la terre davantage et abime les tubercules.
Entre le 16 janvier et le 1er février : « Purap Tanhia » ou 2ème « aporque » doit être terminé.
De fin avril à fin mai : Récolte.
Mai : Sélection et stockage des tubercules qui serviront de semences. Une fois stockées, si on touche aux patates c’est pour les manger.
De fin mai au 21 juin : Élaboration des « chuños ».
21 Juin = Nouvel an Aymara : Toutes les récoltes sont terminées.
Concernant les fèves, elles se sèment et se récoltent toute l’année. Sur la rive Est du lac Titicaca, les dates de semis pour cette culture sont le 16 juillet, le 15 août, le 14 septembre, et le 8 décembre. Elles se récoltent après 5 (fraiches) à 7 mois (sèches) de maturation. Une autre légumineuse, la Saliwa, quant à elle non comestible, fleurit et produit des graines plusieurs fois par an. Chaque cycle de la Saliwa correspond à un cycle pour les fèves, mais en u peu plus précoce. Cette plante sert donc d’indicateur et permet de prévoir ce qui peut arriver aux cultures de fèves et ainsi d'en rechercher la parade (plantes curatives, irrigation, engrais).
Les maïs sont plantés en septembre et se récolte après 6 mois de développement, en mars-avril. Contrairement aux cultures de maïs française, les pieds femelles ne sont pas castrés. La pannicule représente le drapeau de la plante.
Les autres cultures, comme le maïs, suivent un calendrier similaire à celui des patates, mais décalé dans le temps. Ces rythmes imposés par les différentes cultures semées, se confondent avec différents autres calendriers tels que le calendrier climatique, le calendrier de la nourriture, de la musique et des fêtes. En effet, selon la période de l’année la nourriture disponible change. On parle de « El turno de la comida ». Ainsi, les produits frais sont consommés pendant les périodes de récolte, tandis que les produits secs et transformés se consomment durant la période de préparation de la nouvelle saison (travail du sol, semis).
On recense 3 formes de conservation des patates :
Le chuño negro se fait en laissant les patates 2-3 nuits sous le gel.
Le chuño blanco ou « Tunta » se fait en laissant les patates fermenter environ 2 semaines dans l’eau froide (stagnante ou circulante), jusqu’à ce qu’elles soient blanches, puis en les plaçant une nuit exposées au gel.
Pour exposer les tubercules au gel, ils les emmènent assez loin du village sur les hauteurs, là oú le gel est très vif. Après avoir été exposés au gel, les « chuños » sont pressés au pied pour en extraire l’eau, puis laissés à sécher au soleil.
L’añapusa se fait avec les patates trop abimées, qu’ils faut transformer sans attendre pour pas qu’elles ne s'abiment davantage, quand il n’y a pas encore de gelées assez forte : elles sont juste laissées à fermenter 3 à 5 semaines dans l’eau froide.
Les autres tubercules telles que les ocas peuvent être conservées grâce à des procédés de transformation similaires. Les provisions de produits secs ou transformés peuvent se garder jusqu’à 5 ans. Le fait de conserver un stock de produit est également une stratégie pour assurer la sécurité alimentaire. Il y a ainsi toujours des réserves en cas d’année difficile.Les produits sont stockés sur des pailles et des rameaux de « Munia », plante odorante jouant un rôle de répulsif. On mange en priorité les produits les plus vieux.
Ainsi, les horloges agricole et culturelle de la communauté sont synchronisée à l'horloge climatique, naturelle et peuvent être résumées sommairement sur la frise annuelle suivante :
Gestion de l'eau :
Une fois encore, l’agriculture de la zone doit aussi bien faire face à l’érosion des sols en pentes dû aux précipitations lors de la saison des pluies qu’à la rareté de l’eau en période sèche.
Le problème de l’érosion des sols, causée par les actions combinées de l’eau, de la grêle, du vent et du gel est d’autant plus important sur les terrains en pente. Pour y pallier, les agriculteurs de Conima cultivent leurs cultures en terrasses, abritent leur parcelle de pâture au sein d’un mur d’enclos et tentent de préserver et disséminer les arbustes natifs. Ce dernier point n’est cependant pas évident car le gouvernement à mené une politique de reforestation avec des eucalyptus, concurrent au développement des ces arbustes du fait de sa rapide dissémination. De la même façon, les arbres d’eucalyptus plantés à proximité des terrasses se sont répandus sur celles ci et ont fini par les dégrader, les rendant impraticable. De plus, les racines d’eucalyptus étant si nombreuses et si profondes qu’il est impossible d’extraire l’arbre du sol.
L’eucalyptus cause encore un autre problème dans cette région, c’est qu’il assèche les sols, rendant l’eau peu disponible, contrairement à ce qu’on avait pu voir dans la région de Cajamarca oú il semblait bénéfique. Par sa politique de reforestation, le gouvernement péruvien n’a peut-être pas pris en compte l’extrême variabilité des sols andins.
En contre-bas, sur les premières pentes entourant les habitations, des canaux de drainages ont été creusés pour canaliser le ruissellement de l’eau de pluie et ainsi éviter la destruction des cultures.
Pour diminuer leur dépendance à la saison des pluies, les agriculteurs de Conima travaillant avec l’ONG Chuyma Aru rénovent des bassins de récupération d’eau (Qocha) disséminés autour des villages en convaincant les autres habitants de l’utilité de réutiliser ces structures. Ainsi, ils les nettoient et refont les canaux qui y arrivent et qui en partent. Le réservoir d’environ 15m3qu’on nous a présenté a ainsi été rénové par les 14 familles qui peuvent en profiter. Mais, sur une année, seulement une partie des familles (6) en profitent, car avec la rotation de leurs cultures, toutes les familles n’ont pas besoin d’irriguer leur parcelles la même année. Ces réservoirs peuvent également servir d'abreuvoir pour les animaux ou pour transformer les produits de leur récolte.
Les réservoirssont alimentés par des sources, des cours d’eau ou par l’eau de pluie. Ils sont construits de ciment et de pierre, de pierre et de boue ou, pour la plupart, de boue et d’herbe. Tous sont entourés de plantes médicinales plantées ici ou poussant naturellement.
Les qochas abritent également une plante signe, la lacru. Quand elle se trouve à un niveau bas, sous l’eau du réservoir, c’est signe de sécheresse quand elle se trouve à un niveau haut, c’est signe de pluie.
Les cultures irriguées par l’eau de ces réservoirs sont légèrement en contrebas et sont irriguées par inondation à partir du mois de juin. Les canaux sont donc nettoyés pour une bonne circulation de l’eau quand le besoin d’eau se ressent. Les cultures bénéficiant de l'irrigation sont les patates précoces, le maïs et les fèves. Grâce à ce système, les parcelles irriguées peuvent être cultivées à partir de juin-juillet alors qu’elles ne le sont qu’à partir d’octobre-novembre sans irrigation. Parfois, les familles ne bénéficiant pas de canaux d'irrigation s’arrangent avec les familles en bénéficiant pour pouvoir en profiter un peu.
Il arrive cependant, lorsque les premières pluies se font attendre, que les Qochas s’assèchent. Il est alors temps pour la communauté de commencer le rituels d’appel à l’eau.
Fertilisation et moyens de lutte contre les ennemis des cultures :
Les paysans interrogés ont déclaré ne pas utiliser d’intrants chimiques par coutume et par conscience des conséquences possibles sur les sols. La fertilisation des sols se fait donc avec du purin, du fumier, du compost et de la chaux. Les paysans ont conscience que les intrants chimiques peuvent être dangereux pour la santé, mais ils pensent manquer de connaissances sur ce sujet.
Certains agriculteurs, en dehors des Aynis qui travaillent avec Chuyma Aru, utilisent des pesticides contre certains ravageurs de la patates : les thrips. Mais comme il n’y a presque pas de marché, les vendeurs de produits phytosanitaires sont quasiment absents de la zone.
Les paysans utilisent cependant leur fumier pour fertiliser leurs terres. On distingue ainsi trois états de fumier :
Le dernier est le meilleur des trois, mais, par facilité, les agriculteurs utilisent un mélange des trois. Le compost réalisé à base des excréments d’élevage se fait peu à peu, en ajoutant quelques déchets verts. Le lisier de leurs porcs n’est quant à lui jamais utilisé.
Contre les Thrips (insectes ravageurs des feuilles), plusieurs recettes répulsives biologiques s’appliquent aux cultures :
- Pulvérisation d’une solution de fruits de lupin bouillis
- Semences accompagnées d’un broyât de fruits de lupin lors du semis
- Épandage de cendres (de Juño, de Munia ou d’Eucalyptus) mélangées à du fumier de moutons
Selon le lieu d’épandage, ces mélanges sont plus ou moins efficaces et les différents fumiers peuvent également avoir des effets négatifs. Il arrive par exemple que le fumier de lama attire les trips et que le fumier de vache attire les putois. Lorsqu’il y a pulvérisation, cela se fait soit, mais c’est très rare, à l’aide d’un pulvérisateur dorsal, soit à l’aide d’un rameau trempé dans la solution.
Contre le Gorgojo des Andes, de la chaux se pulvérise lors de la préparation du sol. Et, lors du semis, du fumier et de la bouillie de « Munia » se place en tant que répulsif dans le même trou que la semence. Un autre répulsif consiste en la pulvérisation d’une infusion de différentes plantes odorantes (« Munia ») ou d'urine fermentée, ou encore en la plantation de « Munia » autour de la parcelle. Le Gorgojo et les trips sont des ravageurs de la patate, pour les autre cultures les attaques de ravageurs ou les maladies étant peu répandues, il n’y a pas vraiment de lutte. Par exemple, contre une chenille parasite de la quinoa, le « Cronacrona », il ne se fait rien car ses attaques sont assez rares.
Il arrive aussi parfois que des rituels soient pratiqués contre les ennemis des cultures tels que les lièvres, les rats, les cochons d'inde sauvages et les palombes. On rassemble alors plusieurs de ces parasites qu’on célèbre, auxquels on fait des offrandes et enfin on les disperse. Anciennement, on luttait contre les palombes grâce à des pièges placés dans les arbustes, mais aujourd’hui, avec les bois d’eucalyptus plantés en masse dans les dernières décennies et la hauteur de ces arbres, les palombes prolifèrent. Un autre moyen de lutte, peu utilisé à cause du temps de travail qu'il demande, est d'enfoncer dans le sol des rameaux de roseaux terminés par une sorte de plumeau à côté des plus hautes tiges de quinoa, gênées, les palombes ne peuvent plus s’y poser pour picorer les grains.
Autres exemples de pratiques agricoles :
Au cours de cette semaine passée dans ces communautés, grâce aux ingénieurs agronomes membres de Chuyma Aru, et notamment grâce à Wilson Chambi, nous avons pu découvrir, comprendre et parfois même partager certaines pratiques agricoles. Nous pouvons en détailler quelques unes :
Toutes les cultures ne se cultivent pas de la même façon. Les tubercules (patates, oca, izaño) et le maïs se cultivent en surcos, les fèves se sèment en ligne, tandis que la quinoa l’orge ou le blé peuvent se semer à la volée, en surcos, ou en ligne. Chacun de ces modes de semis obéit à certaines règles :
En année humide, avec d'importantes précipitations, les « surcos » ne sont pas orientés dans le sens de
la pente. Ils ralentissent le ruissellement et permettent ainsi d'éviter la destruction des monticules de terre:
Les cultures associées et semées en lignes ne présentent alors pas d'organisation particulière :
Les paysans de cette zone ont pour coutume d'avoir plusieurs périodes de semis de patates bien distinctes. C'est une stratégie qui permet d'assurer la sécurité alimentaire :
Mois de juillet : Semis « Milli » dans une zone assez humide (pour qu’elle résistent à la saison sèche et aux gelées). Variétés de patates précoces, de période végétative courte : 3 à 4,5 mois.
Fin août : Semis intermédiaire avancé.
Septembre – Octobre : Semis intermédiaire.
Octobre – Novembre : Semis intermédiaire final.
Pour ces 3 semis on utilise des variétés de patates « farineuses », de périodes végétatives normales, de 5 à 7 mois. Elles se sèment dans toutes les zones puisqu’à cette époque il n’y a presque plus de gelées.
Novembre –Décembre (voir Janvier) : Semis tardif. Les patates semées à cette époque sont également des variétés précoces, de courte période végétative.
Une autre stratégie permettant d'assurer la sécurité alimentaire consiste à semer leurs cultures en mélangeant les variétés. C'est ainsi qu'on a pu recenser plus de 25 variétés de pommes de terre différentes lors de la récolte dans un champ d'une quarantaine de mètres carrés. Les variétés n'ayant pas toutes les mêmes propriétés, il va y en avoir certaines plus résistantes au froid, d'autres plus résistantes à la sécheresse, d'autres à l'humidité, d'autres à la grêle, .... Ainsi, quelque soit le climat, les habitants s'assurent de récolter quelques patates. De plus, selon eux, cette culture d'associations de variétés permet la « protection mutuelle » des différents plants de patate contre les aléas climatique, et surtout, contre les maladies. Des croisements naturels entre plants s’opèrent aussi et une sélection naturelle des variétés les plus résistantes en résulte. Des nouvelles variétés de patates apparaissent donc. En conséquence, il leur est essentiel de préserver cette grande diversité de variétés et ils cherchent continuellement à l'augmenter, par échange entre eux et entre communautés. L'exemple des patates est l'exemple le plus parlant, mais les maïs se cultive également en mélange de variété et sur une parcelle, nous avons pu observer trois types d'orge différents : noir avec barbe, blond avec barbe, blond sans barbe. Ce mélange de variété est d'autant plus facile que la vente n'est pas l'objectif de leurs cultures. Ils ne cherchent donc pas la facilité de trie de leurs récoltes.
Dans les différentes communautés traversées, nous avons partagé le travail de différents groupes d’Ayni. Que ce soit pour la récolte de pomme de terre ou le labour à Conima, la récolte de Oca à Japise ou l’entretien d’un chemin et la construction d’un mur à Chipoconi, nous avons toujours été très bien accueilli. Les gens acceptaient qu’on les aident, comme on peut. Et bien souvent ils nous disaient même de ne pas travailler car on avait déjà des ampoules aux mains ou bien tout simplement parce qu’on avait pas l’habitude, et que ça devait se voir .... Pour le labour d’un champ de Conima, nous avons découvert l’usage de la Chaquitaclla, outils agricole ancestrale (sorte de bêche).
Pour labourer, l’ayni se divise alors en groupe de 3 personnes :
Comme le champs que nous avons labouré était petit, nous n’étions que 2 groupes de 3 et 2 autres personnes supplémentaires pour se relayer de temps à autre. Mais il peut y avoir plus de groupes. Les groupes partent de 2 extrémités différentes et se retrouvent au milieu du champ pour retourner une plus grosse motte de terre.
Le travail en ayni se pratique pour rassembler les forces et ainsi travailler plus vite. De plus c’est nettement plus convivial. Ces groupes de travail regroupent des membres d’une même famille, des voisins, des amis. La taille du groupe rassemblé dépend du travail à effectuer. Les travaux réaliser en ayni par exemple sont :
Pour le semis et la récolte, les groupes sont moins important et plus familiaux.
Les andenes, bien que moins répandues que dans le cañon de Colca ou dans la région de Cusco et souvent abandonnées, font aussi parties du paysage. Cet aménagement permet d'avoir des terrains plats malgré la pente, et ainsi de limiter l'érosion causée par le ruissellement. La majorité de ces terrasses ont été construites de longue date et nécessitent donc une importante rénovation avant de pouvoir être cultivée. La “llampa” consiste à reconstruire ou construire des andenes et répartir la terre sur ces andenes (remonter la terre du bas vers les andenes du haut). Cela se fait sur des pentes déjà un peu érodées (où la terre a été emportée vers la bas de la pente) et se réalise en groupe d'ayni assez important. En revanche, sur des pentes peu érodées, on construit/reconstruit juste les murets, puis le nivellement de la terre sur chaque terrasse se fait au fur et à mesure du travail de la terre pour les cultures. Un autre avantage des andenes est que durant le jour leurs pierres captent la chaleur du soleil et la rediffuse durant la nuit, atténuant ainsi le froid et protégeant les cultures.
Sur les hauteurs entourant les villages, on observe la présence d'enclos en pierre, les « Cercos ». Ces murets de pierres entourent les chacras ou les pâtures en altitude, pour les protéger contre le vent, les animaux, et comme les pierres des andenes, pour capter la chaleur du soleil le jour et la rediffuser la nuit.
Pour porter, les habitants des communautés de Conima ont progressivement remplacé les hommes ou les ânes par les lamas. Les avantages de ces derniers sur les ânes sont qu’ils mangent moins et qu’ils dégradent moins les chemins qu’ils empruntent.
En plus de ces différentes pratiques, Nestor Chambi, de Chuyma Aru, nous a fait comprendre l'importance de la cohésion de cette agriculture avec les croyances et la nature et ses cycles. En plus des pratiques de crianza (animal et végétal), un agriculteur doit également savoir maîtriser :
les signes
les secrets de crianza
les rituels de crianza
les lunes
Rituels et croyances traditionnels :
Pour les cultures et l'élevage, les membres de Chuyma Aru ainsi que certaines personnes des communautés que nous avons rencontrées nous ont expliqué l'importance des « signes » dans la réalisation de leurs pratiques agricoles. On découvre alors une agriculture à l'écoute de son environnement. Les paysans essayent de cultiver au plus proche du rythme de la nature, en symbiose avec les énergies naturelles. Voici quelques uns de ces signes, rituels ou secrets :
Secret de crianza concernant la couleur de la laine des alpagas :
Au mois de janvier-février, c’est l’époque de la reproduction des Alpagas. Ils sont alors enfermés dans un enclos toute la matinée pour les regrouper et ainsi multiplier les saillies. Après plusieurs heures, on leur ouvre l’enclos pour qu’ils puissent pâturer, et surtout ... s'abreuver. Les alpagas se précipitent alors vers le premier point d’eau. Quelques personnes les ayant devancées et s’étant cachées à proximité du point d’eau surgissent alors devant les animaux en course en agitant des vêtements ou tissus de couleur. La femelle alpaga, inséminée et ainsi effrayée, mettra bas un alpaga de la couleur de l’étoffe avec laquelle on l’aura effrayée. Cela pourrait être induit par des mutations déclenchées par les mécanismes de réponse biologique liés à la peur.
Secret de crianza pour le semis :
Le début du semis d’une parcelle doit être réalisé de préférence par une fille (8-10 ans) car de la sorte elle transmettrait ses ondes positive, fertiles, à la semence et à la terre. D’une façon générale, le semis doit être une affaire d’enfant, pour cette même raison. En revanche, les femmes en période de menstruation ne doivent pas semer un champs, car elles seraient alors porteuses de vibrations négatives, mauvaises pour la fertilité des semences.
Rituel de semence :
Une bouche est taillée dans le premier tubercule semé et est décorée d’une fleur. Cette semence est semée par une jeune fille, et la semence commence toujours par le côté droit du surco.
Signe et rituel pour le renouvellement des semences :
Lors de la récolte, si des tubercules présentent une difformité plane, il est temps de changer de semence car celles-ci commencent à être fatiguées. Toutefois, avant d’acheter de nouvelles semences, on « conjure le sort » en cuisinant ce tubercule difforme de façon spéciale lors de la fête des semences, en juin. Les nouvelles semences achetées, fraîches, viennent de Bolivie.
De nombreux signes auxquels se fient les agriculteurs influencent également la date et le lieu des semis. Les signes
sont des évènements liées à des évènements naturels tels que la floraison de certaines plantes, la pluie, le comportement de certains animaux, les roches, ... Chaque lieu est cependant différent
et possède donc ses propres indicateurs :
L’orientation ou l'époque de floraison de certaines fleurs de cactus indiquent le lieu ou la période favorable pour semer. Par exemple, chacune des 3 floraisons du cactus Chacana correspondent à un semis. Si une floraison est brulée par le gel ou le soleil, le semis correspondant ne produira pas bien.
Si un nid d’abeille est formé par une petite butte de terre, c’est signe de pluie. En l'absence de butte de terre, c'est signe de sécheresse.
Si à l’approche des dates de semis, les crapauds rencontrés proche du champs à semer sont maigres, cela signifie qu’il faut attendre la prochaine date de semis. Quand les crapauds rencontrés sont gros, il est temps de semer.
Lorsque un rat élit le champs comme lieu pour faire son nid, il convient alors de regarder la composition du nid. Si il est fait de paille, ce sera une bonne année, si il est fait de poils, laine et autres déchets, ce sera une mauvaise année pour ce champs.
Cependant, il arrive que les agriculteurs n’écoutent pas certains signes. Par exemple, l’agriculteur ne changera pas ses plans de rotation pour un signe, car si il y a un mauvais signe une année, cela signifie que la prochaine sera meilleure. Il suffit donc de ne pas trop compter sur ce champs pour la mauvaise année, mais il convient de le cultiver quand même.
Parmi les indicateurs les plus respectés, les astres ont le premier rôle :
Il n’y a pas de semis (sauf pour les fourrages) les jours proches de la nouvelle lune, car la plante développera sa partie végétative, sa tige et ses feuilles, mais ne donnera pas de fruit. Il vaut alors mieux attendre le nouveau croissant pour semer. Mais le meilleur moment pour semer est l’antépénultième jour avant la pleine lune.
Lorsque la lune en quartier croissant et une certaine étoile (bien connue des paysans) tournent ensemble dans le
ciel, il ne vaut mieux pas semer si on veut avoir une bonne récolte.
Chaque rangée d’étoile de la constellation de las 7 cabrillas correspond à un semis (avancé, intermédiaire et tardif). Si une rangée brille fortement, le semis correspondant sera bon.
Certains jours particuliers considérés comme mauvais, les champs ne doivent pas être travaillés :
Le jour suivant la pleine lune.
Les jours où le soleil est entouré d’une auréole.
Lorsque le soleil se lève et que la lune est toujours visible.
Durant les mois de mai, juin, juillet, pour transformer leurs tubercules par déshydratation, les paysans se fient aux indicateurs de gelées fortes :
Le vocabulaire aymara, en comptant 12 mots (aujourd’hui un peu oubliés) caractérisants 12 états lunaires différents, reflète cette importance prise par la lune.
La culture traditionnelle a ainsi une vision différente du monde, une cosmovision au sein de laquelle tout est intégré dans un ensemble cohérent, harmonieux :
Un autre secret de crianza consiste à repousser les nuages de grêle en leur montrant leurs parties génitales. En effet, dans la culture Aymara tout est pair, toute chose est soit mâle, soit femelle et possède donc sont complémentaire. Ainsi quand un nuage mâle arrive, les hommes sortent lui montrer leurs organes génitaux. Les femmes en font de même pour repousser un nuage femelle.
Le jour des Rameaux, un rituel consiste à faire pour offrande, un repas de plantes sauvages au gel et à la grêle pour qu’ils s’en régalent et s’en aillent.
Désormais, tous ces rituels ne sont plus très courants, et les jeunes ne connaissent plus tous ces signes, tous ces indicateurs, alors bien souvent, ils suivent ce que font les anciens, en observant ce qu’ils sèment, où et quand ils le sèment.
Il y a également des petits rituels, qui se pratiquent tous les jours, notamment avant de commencer à travailler. Avant de mâcher des feuilles de coca pour avoir des forces pour travailler, les travailleurs respectent le rituel suivant :
Avant d’être offerte ou partagée, les feuilles de coca sont bénites en se signant avec ou en les embrassant. Toutes les étapes de ce rituel ne sont pas forcément respectées. Les plus répandus sont les offrandes à la terre et le partage entre les travailleurs.
Lors des grands rituels, il y a toujours un homme maestro qui dirige la cérémonie. Le rituel comprend toujours une table d’offrande faite par les hommes et une table d’offrande faite par les femmes. Une table regroupe des offrandes (feuilles de coca, aliments, ...) qui sont ensuite placés par le maître de cérémoniedevant le lieu culte et qui sont ensuite brûlés. Chaque participant asperge ensuite le lieu de vin ou de chicha (alcool de maïs fermenté) en guise de bénédiction. Des bougies sont également allumées pour protéger ses terres et sa famille.
A ces pratiques et ces rituels, témoignant du respect accordé par ces communautés à la nature, s'oppose la gestion de leur déchet. En effet, l'enclavement des villages, l'absence de prise en charge de leurs ordures par la collectivité et surtout l'absence de conscience de la nécessité d'utilisation de poubelles expliquent la présence de nombreux déchets qui parsèment le paysage. Quand les paysans partent la journée pour travailler leur champ, bien souvent, ils amènent avec eux des bouteilles de soda et les abandonnent sur leur parcelle à la fin de leur journée. Ils se comportent avec ces déchets comme ils l'ont toujours fait avec les leurs, mais qui étaient alors « naturelles », et non plastiques, métalliques ou en verre.
Le témoignage de ces paysans nous apprend également que le réchauffement climatique s'observe aussi ici, dans les Andes. Ainsi, certaines cultures peuvent maintenant se faire à des altitudes plus hautes où avant ce n’était pas possible à cause des conditions climatiques.
Après ces quelques jours passés avec Chuyma Aru, nous avons une connaissance beaucoup plus précise de l'agriculture traditionnelle pratiquée dans cette partie des Andes et nous rentrons en contact avec une autre ONG, CEPROSI, qui travaille davantage sur l'affirmation de la spiritualité liée à ces pratiques agricoles, dans la région de Cusco.